Un état des lieux du trail au Québec

Ce texte est un extrait de l’Annuel du trail 2020 produit par Distances+, disponible gratuitement sur cette page. Il a été rédigé par Vincent Champagne, co-rédacteur en chef de Distances+.

Veuillez prendre note que l’Annuel du trail a été produit avant le déclenchement de la pandémie de Covid-19. Certaines informations contenues dans le texte qui suit pourraient être désuètes en fonction de l’évolution très rapide de la situation. Merci de votre compréhension.

Le petit monde de la course en sentier évolue sans cesse au Québec. Encore jeune, le milieu est en processus de maturation, avec ses chocs et ses fulgurances. Distances+, le seul magazine dédié à cette discipline sportive au Québec est un témoin privilégié du jeu qui se joue dans les coulisses et au grand jour. Voici un tour d’horizon de nos observations.

Sur le plan des événements, certains naissent et d’autres meurent : c’est le cycle perpétuel de la vie. L’organisatrice et athlète bien connue Marie-Christine Dion, derrière les Trails du Saguenay-Lac-Saint-Jean a lancé avec Sylvain Lavoie, une nouvelle compétition dans le Fjord-du-Saguenay jusqu’à Tadoussac : le Béluga Ultra Trail. Pour l’édition inaugurale, qui aura lieu en septembre, la plus longue distance est un 45 km, ce qui en fait un « petit ultra ». Peut-être croîtra-t-il pour offrir de plus longues distances après une année d’apprentissages?

Déjà, certains athlètes élites ont annoncé leur présence, tels que Mathieu Blanchard et Anne Champagne, qui auront fait trois semaines plus tôt une course de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Du côté du Bas-Saint-Laurent, la toute première édition du Big Wolf’s Backyard Ultra risque de virer en fête. Le concept de « last man standing » [« dernier coureur survivant »], popularisé par le célèbre Gary Cantrell (Lazarus Lake), organisateur de la Barkley, est importé des États-Unis par l’athlète Yvan L’Heureux. Il est devenu en 2019 le premier Québécois à participer à l’épreuve originale de Laz au Tennessee, le Big Dog’s Backyard Ultra.

Chaque heure, les participants devront compléter une boucle de 6,7 km, et reprendre le départ pour l’heure suivante. La course s’arrête lorsqu’il ne reste plus qu’un seul coureur.

La liste des inscrits donne un peu le tournis : Alexandre Genois, Hélène Dumais, Patrice Godin, Joan Roch, Jessica Lange, entre autres. On note que les séniors Pierre Lequient, Richard Turgeon, Benoit Létourneau, Éric Deshaies, Guy Boisclair et Pierre Faucher, après avoir accompli plusieurs ˝100 miles˝, voire le Tor des Géants, s’attaquent maintenant à ce format qui représente un nouveau type de défi. Votre humble journaliste, auteur de ces lignes, tentera lui-même de réaliser un maximum de boucles.

Il n’y a pas beaucoup de « très longues » épreuves au Québec, où on ne compte que deux ˝100 miles˝ (160 km), le Bromont Ultra et la Gaspésia 100. Mais voilà que l’organisateur de cette dernière épreuve, le très dynamique Jean-François Tapp, toujours bouillonnant d’idées nouvelles, ajoute une épreuve encore plus longue à son événement de juin : un ˝150 miles˝ (241 km), en autonomie complète. L’idée est venue de l’athlète Hélène Dumais, qui aime se frotter à ce type de parcours. À voir si le marché est mûr pour cette épreuve, propre à attirer des internationaux dans le décor spectaculaire de la Gaspésie.

Plusieurs événements ajoutent ou retranchent des distances pour varier un peu leur offre. Le Québec Méga Trail n’a plus de 10 km en 2020, mais ajoute un 12 km de nuit. L’Ultra-Trail Harricana incorpore un 20 km, une distance qui manquait entre ses traditionnels 10 et 28 km. L’Ultra-Trail Académie remplace son 47 km par un 37 km. Le Trail du Grand-duc retire son 50 km et transforme son 30 en 35. L’Ultra-Trail des Chic-Chocs modifie son 103 en 113. Bref, des remaniements de l’offre un peu partout.

Des déceptions

Parmi les transformations majeures, plusieurs ont été déçus d’apprendre que le fameux Trans Vallée, l’une des plus vieilles courses de trail au Québec, installée depuis 12 ans la vallée Bras-du-Nord, à Saint-Raymond, passe à une seule journée pour sa 13e édition, avec trois épreuves individuelles seulement.

Finies les trois courses sur trois jours qui obligeaient les participants à rester dans le joli camping Etsanha tout le week-end. Forcément, cela tissait un beau beau sentiment communautaire. L’organisation a expliqué vouloir tester une nouvelle formule, pendant qu’elle consacre beaucoup d’efforts au développement de son autre événement, le Québec Méga Trail. Des changements structurels et des transferts de responsabilités ont eu lieu au sein de son équipe.

Une autre très grande déception au sein de la communauté est l’abandon de la course en sentier par MEC. La coopérative de commerce au détail dans le monde du plein air s’était investie depuis trois ou quatre ans dans l’organisation d’événements de trail dans la grande région métropolitaine, autour de Québec et en Outaouais. Confrontée à plusieurs enjeux, qui ont d’ailleurs fait les manchettes, MEC a décidé de se concentrer ailleurs.

Finies, donc, les belles courses du Mont-Tremblant, de Rawdon ou encore celles de Québec. MEC a conservé deux événements : celui du parc de la Gatineau et le Marathon du Mont-Royal, qui n’est plus une course de trail, mais plutôt un « marathon de route en nature », pourrait-on dire.

Des organisations de toutes les tailles

Il y a les « petites » organisations d’une part, qui n’ont qu’un seul événement, ou deux, et qui reposent beaucoup sur le bénévolat, et il y a les grosses entreprises (comme MEC). Dans ce créneau, l’entreprise Just Run maintient son offre de courses « XTrail », avec les épreuves de Sutton, d’Orford et de Saint-Donat, toutes des courses qu’elle a rachetées à leurs fondateurs. Il est à noter que certaines de ces courses, qui étaient parmi les plus populaires au Québec dans les années 2013-2015 environ, ont vu une bonne baisse de leur fréquentation, signe que l’organisation doit encore travailler à s’implanter dans le coeur des amateurs de trail pur et dur.

Gestev fait aussi partie de la catégorie des « grosses » entreprises, puisqu’elle est organisatrice d’au moins cinq événements de course à pied dans la région de Québec. Elle conserve le Trail Coureur des bois, une charmante compétition qui ouvre la saison, en mai, à la station touristique Duchesnay. L’entreprise a bonifié son offre l’an dernier, en présentant une plus longue distance de 34 km, propre à intéresser les coureurs sérieux.

Dans les ligues majeures

En ce qui a trait à la professionnalisation des événements et à leur maturité organisationnelle, force est de constater que d’énormes étapes ont été franchies depuis l’an dernier.

Le Québec Méga Trail (QMT) a frappé un coup de circuit en 2019 avec l’organisation du Championnat canadien d’ultra-trail. Son épreuve de 110 km a permis de couronner Maxime Leboeuf et Anne Champagne, tout en créant un certain buzz. Il a également accueilli le championnat canadien de course en montagne sur son format de 10 km. Le QMT réitère l’offre d’un championnat canadien en 2020, sur le format de 50 km cette fois.

L’organisation, dirigée par Jean Fortier, a aussi marqué pas mal de points en signant un accord de partenariat avec le mythique Grand Raid de La Réunion. En vertu de cet accord, les finissants du 110 km ne sont pas refusés s’ils s’inscrivent à l’une ou l’autre des épreuves du Grand Raid. De plus, les gagnants homme et femme sont invités d’office à La Réunion. Anne Champagne a profité de cette invitation pour se rendre sur l’île de l’océan indien en octobre dernier, où elle a remporté haut la main le Trail de Bourbon, en fracassant le record de parcours.

L’Ultra-Trail Harricana (UTHC) est l’autre course québécoise véritablement internationale. Forte de son statut de membre de l’Ultra-Trail World Tour, l’organisation joue maintenant beaucoup sur la carte qu’offre cette participation au circuit mondial. En effet, les participants peuvent accumuler des points dits « Running Stones » qui permettent d’accéder plus rapidement à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Certains dénoncent cette approche, parce qu’elle est organisée pour convenir aux intérêts commerciaux de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, mais il reste que c’est un avantage marketing indéniable pour l’UTHC.

Le « choc » de l’année

La direction de l’UTHC a pris des décisions fortes lors de sa dernière édition, en disqualifiant des participants qui n’avaient pas sur eux tout le matériel obligatoire. Les disqualifications ont énormément fait jaser au sein de la communauté, d’autant plus que ce sont les gagnants du 65 km homme et femme et la gagnante du 42 km, entre autres, qui ont été disqualifiés, en plus du célèbre Pierre Lavoie.

Certains y ont vu une décision trop sévère. D’autres ont reconnu qu’il est temps de professionnaliser les opérations, et de cesser de s’entendre « entre nous », en faisant fi des règlements.

Il y a dorénavant un certain déséquilibre entre des organisations portées plutôt sur l’aspect « participation » et « récréatif », peut-être légèrement moins pointilleuses sur la stricte observance des règles, et d’autres qui veulent se positionner parmi les organisations les plus sérieuses de la planète. Le débat va continuer. Notre trail évolue.

Des nouveaux visages sur les sentiers

Il est temps de parler des athlètes. L’année 2019 a permis de constater l’émergence de plusieurs nouveaux venus dans le trail, qui se sont démarqués sur les podiums. Nous devrons les surveiller attentivement en 2020.

Notons quelques noms au passage : Mike Néron, qui a remporté le Trail du Grand-duc l’automne dernier, Olivier Collins, Johan Trimaille, Gabriel Sanfaçon, Jérôme Bresson, Jean-Philippe Thibodeau, pour ne nommer que ceux-là. Chez les femmes, nous continuons de suivre Léonie Boudreau-Labossière, Annie-Claude Vaillancourt, Caroline Côté et Claudine Soucie, entre autres.

Anne Champagne a brillé de tous ses feux. À sa première vraie saison complète de trail, elle s’était donné des objectifs modestes, afin de se donner le temps de grandir. Ses victoires sur le Trail de La Clinique du Coureur, de l’Ultra-Trail Académie et du Trail du Bourbon ont confirmé son talent. Distances+ l’a sacrée athlète féminine de l’année.

Jean-François Cauchon a pris sa saison 2019 à bras le corps. Avec de belles victoires sur l’Ultra-Trail du Lac Kénogami, l’Ultra-Trail Académie et le Trans Vallée X (en plus de très honorables positions sur d’autres compétitions, comme la Trangrancanaria – 14e ), il s’est attaqué à son objectif de l’année, la Diagonale des fous de La Réunion, où il a fait une formidable 7e place. Quelques semaines plus tard, il remportait pour une deuxième année consécutive la TransMartinique. Distances+ a reconnu ses exploits en le nommant athlète masculin de l’année.

Mathieu Blanchard, qui avait tout conquis en 2017 et 2018, a pris un peu de recul en 2019, à la fois pour soigner une blessure au dos, mais aussi pour s’adapter à son nouvel emploi de directeur du développement des affaires internationales à La Clinique du Coureur. Il a tout de même fait de très belles compétitions, avec des victoires en Polynésie et au Trail de La Clinique du Coureur. En fin de saison, il s’est rendu à La Réunion, où il devait participer à la Diagonale des fous. Il s’en est retiré en raison d’une « opportunité » mystérieuse, qu’il dévoilera lui-même en temps et lieu. Il a démarré sa saison 2020 en lion en prenant la 2e place de la Tarawera Ultramarathon, et est très ambitieux sur l’Ultra-Trail World Tour cette année avec, entre autres, un retour sur l’UTMB, où il a fait 13e en 2018.

La Réunion

Parlant de La Réunion, impossible de passer sous silence l’excellente initiative de La Clinique du Coureur, qui a réuni une quarantaine d’athlètes élites québécois et français en octobre dernier, pour participer en groupe au Grand Raid. Les Québécois ont particulièrement bien fait, avec les exploits d’Anne Champagne et de Jean-François Cauchon déjà mentionnés, mais aussi la deuxième position d’Élisabeth Cauchon sur le Trail de Bourbon et la victoire de Claudine Soucie sur la Mascareignes.

Une popularité qui ne se dément pas

Outre les athlètes élites, force est de constater que les coureurs récréatifs sont au rendez-vous, et que le trail continue de gagner en popularité. Selon le site spécialisé iskio.ca, le nombre de coureurs est passé de 1214 participants en 2009 à 29 500 en 2019. C’est une augmentation de 2329 % en dix ans. A-t-on atteint un plateau? Jusqu’où se rendra-t-on? La popularité passera-t-elle? Les organisations doivent rester vigilantes. Devront-elles diversifier leur offre? En offrant quoi? Les modes changent tellement rapidement.

Chose certaine, plusieurs facteurs socio-démographiques jouent en faveur de la course en sentier. D’abord, l’enthousiasme renouvelé pour la nature, très fort chez les jeunes générations, qui retrouvent une passion pour les sports en extérieur. C’est lié à un trait de personnalité commun chez les millénaux, à savoir la quête de plaisir, d’évasion, d’émotions fortes et de liberté.

Cette génération a aussi un grand besoin de faire sa place dans la société, d’être fière, de devenir quelqu’un. Quoi de mieux que des ultra-trails pour se dépasser?

Mais le trail attire aussi les générations plus vénérables. Et pour cause : cette discipline est moins dure pour le corps que la course sur route. Nombreux sont les athlètes d’expérience qui, après toute une carrière dans les marathons, font une transition vers les sentiers. Certains alternent dorénavant la route et le trail, pour varier les plaisirs.

Un renouvellement par le bas et par le haut de la pyramide des âges, c’est significatif pour une discipline qui décloisonne les générations. Ça peut permettre de croire à un avenir, surtout lorsque des compétitions commencent à se marcher sur les pieds, comme le Québec Méga Trail et l’Ultra-Trail des Chic-Chocs, qui ont lieu le même week-end, ou l’Ultra-Trail Harricana et le Béluga Ultra Trail, qui se tiennent sur deux fins de semaine dans la même région (et la Chute du diable deux semaines avant l’UTHC).

La dimension « nature » parle aussi du souci écologique de notre époque. Face à une planète qui se dérègle, l’envie de s’immerger dans des forêts et de toucher à la quintessence de notre être, sans fioritures sociales, permet de croire encore un peu à un avenir possible.

Il reste aux participants à être cohérents entre leurs aspirations environnementales et leurs gestes concrets. Il va de soi que, pour se déplacer à l’étranger sur de grandes courses internationales, il faut crever un peu de son budget carbone, à cause de l’avion. Distances+ s’est engagé à compenser les émissions de CO2 engendrées par ses activités journalistiques par l’achat de crédits compensatoires. Nous souhaitons influencer nos lecteurs à faire de même, dès maintenant.

Enfin, dans tout cet univers sportif, il faut surtout veiller à rester dans le plaisir et la santé. La course en sentier fait du bien au corps et à l’âme. Elle invite à adopter un mode de vie sain. Que notre sport continue de grandir en beauté!

Pour télécharger l’Annuel du trail, cliquez ici.

Défis est fier de participer au développement du trail au Québec! Cet automne, ne manquez pas le Trail du Grand-duc le 25 octobre prochain!

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