Les pacers aussi peuvent avoir leur récit de course

J’ai toujours été fascinée par les ultras trailers. Je trouve ces gens-là courageux, déterminés, mais en même temps un peu fous. J’admire le dépassement de soi, sortir de sa zone comme on dit. On peut pousser ses limites dans tous les sports et à son rythme, mais eux, ceux qui enjambent des kilomètres en solitaire la plupart du temps, dans la nature en totale autonomie ou presque, j’avoue que j’ai un p’ti crush sur ce monde-là.

Je cours en trail, c’est ce que je préfère à la course sur la route. La forêt, les animaux, la solitude, le terrain parfois accidenté et parfois plat me font penser à certains aspects de la vie. Dans les sentiers, je me sens comme Bambi, je gambade.

23 juin 2019; Mon ami Éric (définition Wikipédia d’Éric; nom masculin, originaire de Charlevoix vivant maintenant au Nouveau-Brunswick, surhumain qui réussit tout ce qu’il entreprend. Un passionné et très déterminé. Il carbure à je ne sais pas trop quoi, mais le lapin Energizer peut bien aller se rhabiller) se cherche un pacer pour son 110km qu’il fera le 29 juin. Le but : l’accompagner sur les 30 derniers km de sa course. Mon copain décline l’offre vu son manque d’entraînement à la course. Moi, aimant les défis et les plans de licornes, je me propose volontiers. Il m’accepte. Bon, c’est dans 7 jours, je dois quand même m’entraîner un peu.

Me voilà, matin du 29 juin. Je me sens un peu nerveuse, mais surtout excitée d’aller jouer dans la cour des grands. Peut-être que je vais croiser Mathieu Blanchard! 😉 14 h : je suis prête; camelback au dos, électrolytes, gels, montre, etc. J’attends Éric qui est supposé, si tout va bien, être là entre 15 et 18 h. Il pleut des cordes depuis une bonne heure. Je garde le moral, car je devrai remonter celui de mon ami s’il a la mine basse.

Il se pointe au pit stop du MSA à 17 h, là où il aura droit à son drop bag pour se recharger en nourriture, eau et aussi se changer. Il est drôlement en feu. La première chose qu’il me dit (je m’en souviens tellement) c’est : « Là! Le plan! C’est de monter le plus vite possible le Mont-Sainte-Anne et après, quand ça va redescendre, on clanche ça AU fond! » AH mon dieu, mes deux jambes ont lâché! C’est impossible qu’après 80 km, il soit top shape. Pendant qu’il se change, je commence quasiment à douter de mes capacités à le suivre, mais je reviens rapidement à mon but premier, l’accompagner, le supporter, etc. Bon, Mathieu Blanchard vient de franchir la ligne d’arrivée. Ce sera pour une autre fois Mathieu! Éric est prêt, il embrasse sa douce, nous partons ! WAHOUUUU

Quel feeling. Nous marchons le Mont-Sainte-Anne, nous admirons le spectacle en se retournant quelques fois. Mon petit stress tombe, je me sens super bien. Je prends rapidement le rythme. Je sais qu’il a mal, j’aimerais bien partager cette douleur, mais je n’y peux rien. J’essaie plutôt de le divertir pour qu’il pense à autre chose. Il a un moral d’acier et moi aussi. Je l’informe constamment sur les statistiques; temps, distance, heure, dénivelé. À sa demande, je lui dis à toutes les 10 minutes de manger. Tout roule pour nous, nous sommes passés le ravito au sommet du MSA. Je me sens dans une forme dangereuse.

En intervalles marche/course, on discute de la vie, on refait le monde, on dit des niaiseries, on rote, on pète, la vie est belle, mais je sais que pour lui c’est plutôt souffrant. Pensons à autre chose. Ah voilà un joli porc-épic. Lui et une belle salamandre seront les seules espèces que nous croiserons, malheureusement.

Le temps et les km défilent, nous sommes à 200 mètres du dernier ravito avant l’arrivée, qui elle se trouve à environ 10 km. Surprise, mon copain nous y attend. Ça fait chaud au cœur et ça nous donne beaucoup d’énergie. Après quelques bouchées de fudge, de fromage et de moustiques, nous repartons sourire aux lèvres. La noirceur s’est installée, ma lumière frontale n’est pas top, je ne vois pas beaucoup devant moi. C’est ainsi que commence le festival du « cognage » de pieds sur les racines.

Les derniers km sont longs, mais le moral est bon jusqu’à temps que je vois la rivière devant moi…Il faut la traverser dans le noir. Ceux qui me connaissent savent à quel point j’ai une phobie de l’eau. Je dis tout haut et fort plusieurs mots de l’église. Éric me crie de m’accrocher après lui, ce que je fais. Un pas a la fois, de l’eau aux fesses, je vois défiler ma vie. Ah mon dieu. Je vais mourir ici. J’ai enfin regagné  l’autre rive! Fête au village! Je me sens HOT! Nous continuons à courir. Ah non! Il faut à nouveau retraverser la rivière maudite. Je m’accroche à Éric avant même qu’il me le dise. Pas le temps de niaiser, traversons. Victoire numéro 2 pour moi. WAHOU

Au loin, on entend la musique. Bon ok, ce n’est pas Eye of the Tiger du film Rocky, mais ça nous donne une solide dose d’énergie qui nous permet d’arriver aux derniers 200 mètres. Il est 23 h. Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, on a sprinté. On voyait au loin l’arche d’arrivée. Surprise, tout notre monde y était, même les enfants d’Éric. Je cache mes larmes. Des larmes de fierté. Nous passons le fil d’arrivée. Quel moment. Pour une fois, je ne courais pas pour moi avec mon symptôme de performance. Au contraire, j’avais vraiment l’impression d’être à ma place en mettant en évidence mes vraies valeurs; la solidarité, l’entraide, l’écoute et la fraternité envers mon ami. Je le remercie d’avoir cru en moi et de m’avoir donné le goût de pousser mes limites encore plus. Me pousser hors de ma zone m’a amenée le lendemain à m’inscrire au 42 km en trail en octobre. Excitée et  fébrile, j’ai bien hâte de vous raconter cela!

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Marie-Ève Harvey
- 35 ans; - Métier: gérante d'hébergement au HI la Malbaie; - Formations: infirmière; - Passions: le plein air, la photo ,les voyages, la cuisine; - Expériences de course: j'ai commencé à courir a l'âge de 11 ans. Je n'ai jamais arrêté et je préfère courir en montagne.

7 réflexions au sujet de “Les pacers aussi peuvent avoir leur récit de course”

  1. Félicitations! Tu t’es vraiment dépassée jusqu’au bout. Quel courage! J’ai adoré ce récit, je ne savais pas que ça pouvait aller sitard en soirée, faut le faire. Bravo! Au prochain récit, c’est super!

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  2. Belle réussite Marie-Ève, félicitations! Ce récit Montre bien les défis à relever pour les trailers. Tu mérites ta place dans la cour des grands. Je te souhaite un bon 42km trail en octobre😉

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