Dans l’ombre du stade

L’une des beautés du sport, à mon avis, c’est son côté rassembleur. Je garde des souvenirs impérissables liés au sport et aux émotions qu’il suscite : je me souviens des rues bondées à Vancouver, quand Crosby a marqué le but gagnant en 2010; je me rappellerai toujours de ce match de la coupe du monde de soccer, que j’ai regardé avec deux Français à San Gerardo de Rivas, au Costa Rica, avant d’amorcer l’ascension du Chirripó; comment oublier Maria, fan du Real Madrid, avec qui j’échangeais le ballon à Granada, au Nicaragua? Ou Miguel, qui m’a gentiment invité à prendre part à un entraînement des Galpos Tega, à Tepatitlan, au Mexique? Le sport peut, l’instant d’un match, d’un saut, d’un lancer… tisser des liens entre des gens qui n’ont, à première vue, rien en commun. Les derniers championnats du monde d’athlétisme, tenus au Qatar, ont certes donné l’occasion aux amateurs de sport de célébrer. Aux Canadiens, entre autres. Ils ont aussi soulevé bien des questions, notamment quant aux conditions dans lesquelles les athlètes ont dû se produire et au processus d’attribution de ces championnats. Situation plus grave encore, mais moins ébruitée, des rapports mettant en lumière les conditions très difficiles de travailleurs locaux et migrants au Qatar, employés à la préparation des installations sportives, viennent ternir l’image de ces championnats. Si les Jeux Olympiques, les championnats du monde d’athlétisme, la coupe du monde de soccer… sont des occasions de rassemblement et de célébration pour les amateurs de sport partout au monde, faut-il maintenant se demander à quel prix il est acceptable de tenir de tels évènements?

Qatar – aperçu de la situation

Selon The Guardian et des rapports d’Amnistie Internationale, le Qatar emploie environ deux millions de travailleurs migrants (environ 95 % de la main-d’œuvre du pays), sans toutefois respecter les normes internationales du travail. Malgré les promesses de changement, le système de kafala* demeure en place et lie des travailleurs à leurs employeurs pendant parfois des années, sans possibilité de changer d’emploi ou de quitter le pays sans d’abord en avoir obtenu la permission. L’employeur peut annuler le visa d’un employé, confisquer son passeport ou ne pas renouveler son permis de résidence; ce dernier fait alors face à l’expulsion.  

Kafeel signifie parrain ou sponsor, en anglais.

Plusieurs morts ont été rapportées, relatives à la chaleur, lors de la construction d’installations sportives en prévision des championnats du monde et de la coupe du monde. Les interdictions de travail aux périodes les plus chaudes de la journée ne sont pas toujours respectées, tout comme les pauses et la durée des journées de travail. Les travailleurs n’ont pas le droit de former de syndicat, sont forcés à payer des frais de recrutement illégaux (en moyenne 1 300 $, selon AI) et souvent payés en retard, sinon pas du tout. Ils accumulent donc des dettes importantes, parfois avant même d’arriver au Qatar. Ils ont souvent de la difficulté à faire valoir leurs droits en raison de la langue (plusieurs travailleurs sont originaires, entre autres, du Népal, de l’Inde et du Bangladesh). En octobre 2017, le Qatar a fixé le salaire minimum à 750 QAR (environ 200 $ US) par mois, bien en deçà du salaire moyen.

La situation au Qatar vient s’ajouter à une liste d’évènements qui ont soulevé bien des interrogations au fil des ans. Dans un passé récent, pensons aux Jeux Olympiques de Sochi (expropriations, discrimination, menaces…) et à ceux de Rio (évictions de dizaines de milliers de personnes).

Responsabilité partagée

Comment s’assurer que les grands évènements sportifs ne se fassent pas au détriment des travailleurs ou des habitants du pays qui les accueillent? Plusieurs solutions ont été proposées : tenir les JO toujours au même endroit (une ville, un pays, voire une île); partager les coûts et la construction d’infrastructures entre plusieurs villes ou pays; exiger des organisations comme le CIO qu’elles jouent un rôle de supervision et contribuent davantage financièrement à l’évènement ou à la maintenance des installations après celui-ci. À mon avis, le CIO, la FIFA, l’IAAF… ainsi que les pays hôtes ont la responsabilité et le devoir de veiller à ce que les droits de la population soient d’abord respectés, à tout prix. Pourquoi ne pas demander aux pays participants de fournir leur expertise en termes d’ingénierie, de technologie, d’aménagement? Pourquoi ne contribueraient-ils pas aux coûts d’un évènement mondial? Pourquoi ne pas former un comité composé d’individus des quatre coins du globe, qui veilleraient aux droits de la population et des travailleurs, à la bonne marche des travaux?

Conclusion

Le Qatar a essuyé bien des critiques au cours des dernières semaines, avec raison. Interrogé au sujet du choix de l’emplacement, Sebastian Coe, le président de l’IAAF, a déclaré : « Si l’athlétisme est une discipline mondiale, nous devons agir comme tel. Les championnats ne peuvent être présentés toujours aux mêmes huit ou neuf endroits. » Je suis plutôt en accord avec cette déclaration. La passion du sport ne connaît pas de frontière. Les habitants de pays moins riches, favorisés ou touristiques, ont aussi envie de voir à l’œuvre les Dieux du stade. Mais un consensus doit être établi : que celles et ceux qui érigent le stade ne soient plus laissés dans l’ombre. 

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