Lance, le mal, le dopage, le meutre

J’ai écrit cet article juste avant qu’on annonce que Lance Armstrong serait dépouillé de ses titres. Je suis un peu sous le choc de cette nouvelle, mais je pense que ça rend le texte qui suit encore plus d’actualité.

Lundi, en fouillant la littérature scientifique sur le bonheur et l’activité physique (pour le Défi Entreprises), je suis tombé sur un très bon vidéo sur l’excellent site web de TED. Le vidéo s’intitule The psychology of evil, un discours de Philip Zimbardo sur comment des gens normaux finissent par devenir «mauvais». Je vous invite à le visionner si vous désirez mieux comprendre le reste de l’article, mais ce n’est pas nécessaire.

Dans son discours, Philip Zimbardo parle de ce qui fait que des personnes normales, équilibrées et heureuses peuvent commettre des actes très graves. Il répond à la question «’qu’est-ce qui fait que des personnes font le mal»’?

En gros, il existe 3 possibilités :

  1. Être disposé à faire le mal
  2. Être dans une situation qui nous pousse à faire le mal
  3. Être dans un système (économique, politique) qui nous pousse à faire le mal

Il décrit ensuite l’expérience de Stanley Milgram. Si vous ne désirez pas regarder le vidéo sur l’expérience de Milgram, vous n’avez qu’à lire le résumé ci-bas.

Le sujet de l’expérience est engagé pour venir passer un test qui dure une heure. Pour l’expérience, il y a 3 rôles différents :

  1. Le sujet de l’expérience prendra le rôle du professeur. Il reçoit une liste de paires de mots qu’il doit enseigner à l’élève. Si l’élève répond incorrectement, le sujet (dans le rôle du professeur) doit donner une décharge électrique à l’élève.
  2. Un collaborateur de la recherche prend le rôle de l’élève. Il ne reçoit pas réellement de décharge, mais il fait semblant d’avoir mal lorsque le professeur lui administre une décharge.
  3. Le superviseur, qui connaît en réalité le collaborateur (élève). Son rôle est d’expliquer au sujet (professeur) quoi faire.

L’expérience débute avec un choc de 15 volts lors d’une mauvaise réponse et le choc augmente de 15 volts pour chaque mauvaise réponse.  Lorsque le sujet de l’expérience (professeur) manifeste le désir d’arrêter, le superviseur lui répond :

  1. Continue s’il te plaît.
  2. L’expérience nécessite que tu continues.
  3. Il est essentiel que tu continues.
  4. Tu n’as pas d’autre choix, tu dois continuer.

Si le sujet (professeur) s’oppose encore, l’expérience est arrêtée. Le superviseur explique aussi que c’est lui qui est responsable de cette expérience. Si le sujet continue à administrer des chocs, il peut se rendre jusqu’à 450 volts, ce qui entraîne la mort (théorique) de l’élève.

Combien d’entre nous tueraient quelqu’un dans le cadre d’une expérience?

Probablement aucun d’entre nous, n’est-ce pas?

C’est faux, voici les résultats de l’expérience :

 

100 % des sujets administrent un choc modéré.

80 % administrent un choc intense

Plus de 60 % des sujets administrent un choc de 450 volts, qui tuerait assurément l’élève s’il recevait un vrai choc.

Ces données ont été validées sur plusieurs populations, à plusieurs endroits…

Donc, qu’on le veuille ou non, la réalité, c’est que dans des conditions stressantes et sous l’influence de la force de l’institution et de l’autorité, plus de 60 % d’entre nous tueraient quelqu’un.

Tout cela m’amène à parler du dopage. J’entends souvent des coachs et des athlètes condamner de façon assez catégorique les tricheurs. Je ne cherche pas du tout à les défendre. Je veux simplement exposer une perspective différente. Si 60% d’entre nous tueraient un autre être humain sur commande, quel pourcentage d’entre nous se doperait, dans des conditions «’propices»’? Au moins 60 %, j’imagine.

Évidemment, il y a certainement des personnes qui sont elles-mêmes disposées à se doper, ce qui est fort condamnable. Par contre, probablement qu’une grande partie des cas de dopage se fait dans des situations (compétition importante, blessure, etc.) qui les poussent à se doper ou dans des systèmes (entraîneur, fédération sportive, parents) qui les poussent vers le dopage.

Je le répète, je ne désire pas les défendre. Je ne désire pas défendre M. Armstrong.

Par contre, il faut réaliser que personne ne passe du statut d’honnête cycliste à cycliste dopé à l’EPO du jour au lendemain. Comme dans l’expérience de Milgram, ça commence doucement : on améliore l’alimentation, puis le sommeil, puis on boit du jus de betterave, puis on passe à l’entraînement en altitude, puis prise de bronchodilatateur, etc. Comme le dit Zimbardo «’all evil begins with 15 volts»’, ce qui revient à dire que tout dopage commence en ayant une meilleure alimentation ou en prenant un café pour «’se crinquer»’.

Pour rajouter à cela, comme dans l’expérience, probablement qu’il y a souvent dans les cas de dopage une figure d’autorité qui dit que ce n’est pas dangereux ou qui dit de le faire afin de plaire aux commanditaires, aux fédérations, au coach.

Je ne défends pas les athlètes, ni Lance, j’aimerais seulement que ceux qui se disent qu’ils «’ne le feraient jamais»’ ne puissent pas savoir ce qu’ils feraient dans une situation réelle. En tout cas, j’estime qu’au moins 60% d’entre nous se doperaient s’ils y étaient poussés. Faites-vous partie du 60 %?

 

9 réflexions au sujet de “Lance, le mal, le dopage, le meutre”

  1. Quel article pertinent Daniel! Je crois que nous sommes rendu trop loin dans la folie de la lutte au dopage. Les américains ont toujours aimé les chasses aux sorcières et on en a la preuve aujourd’hui. Lance restera toujours le plus grand cycliste pour moi.

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  2. Super article à saveur empathique! Voilà une belle piste de réflexion pour un sujet délicat comme le dopage.
    …Et toutes ces conséquences pour Lance n’empêcheront certainement pas aux autres cyclistes de l’UCI de continuer à se doper…

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  3. Réflexion très pertinente et d’actualité Daniel, chapeau ! J’aime entendre ce propos nuancé qui rejoint en tout point mon opinion sur la question du dopage. Je pense que socialement parlant, nous devrions tous nous questionner sur notre “comportement dopant” et sur notre très grande propension à compenser les manques – quels qu’ils soient – par la consommation de XYZ substances. Pour une lecture plus qu’intéressante sur le sujet – et pour pousser la réflexion un peu plus loin -, je t’invite chaudement à consulter ce lien : http://www.lapresse.ca/opinions/201202/13/01-4495467-cessons-notre-hypocrisie-et-encadrons-le-dopage-des-athletes.php

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