Harambee*

L’inspiration pour ce texte m’est venue lors d’un de ces courts moments qui vous font sentir vivant. Dans la main gauche, je tiens une tasse de thé chaud cueilli, selon l’emballage, en altitude à l’est du mont Kenya. J’aime bien le thé, et j’aurais savouré celui-ci avec plaisir si je n’avais pas eu le pouce de Jonathan Chesoo enfoncé dans l’arche du pied droit. Comme le thé, Jonathan est originaire du Kenya. Il fait le voyage annuellement vers le Canada afin de participer à divers évènements, comme les marathons de Vancouver et de Calgary. J’ai fait l’erreur de lui parler de cette fasciite plantaire qui m’embête depuis des mois. Il me dit : « Take off your shoe, your sock too. I’ll show you how we fix it in Kenya. » Je constate qu’il envisage quelque type de massage. Je constate aussi la gracilité de ses mains, leur apparente fragilité. Dire que je ne me suis pas méfié relève de l’euphémisme. Je croyais avoir développé, au fil des années de hockey, de course à pied et de vélo, une tolérance à la douleur et un visage relativement impassible, un « poker face ». On a tous un brin de machisme, j’imagine, et personne n’aime implorer la grâce du masso qui s’échine. Il est beaucoup plus viril (!) de ne rien laisser paraître, ou d’affirmer que c’est « inconfortable » ou que « ça pince un peu ». Disons que Jonathan met à rude épreuve mon pied et, du même coup, mon visage de marbre, passant d’un ligament à l’autre, de l’arche au gros orteil, du calcanéus aux métatarses. Quand il s’essouffle enfin, mon thé est froid, ma virilité éprouvée et mon pied endolori (rassurez-vous, je marche presque normalement aujourd’hui!). Longue, très longue introduction pour en arriver au sujet de cette chronique : la beauté de la course à pied réside dans ces expériences qu’elle nous fait vivre, parfois douloureuses, souvent exaltantes, toujours enrichissantes.

À vol d’oiseau, environ 13 000 kilomètres séparent le Kenya du Canada. Quand Jonathan parle de son pays d’origine, il insiste : « It’s another world, another planet. » Et je le crois. Pourtant, dans un appartement de North Vancouver, nous discutons de course à pied et sommes au diapason. Il parle d’endroits mythiques pour tout coureur comme Iten et Eldoret. Des routes de gravier interminables et des nid-de-poule, difficiles à éviter à l’aube. Je lui explique comment nous courons l’hiver à -15, je lui décris le ski de fond. Nous regardons ensemble Alex Harvey aux Championnats du monde. « Not for me. I cannot do that. » (En fait, il n’y a pas grand monde qui peut skier comme Harvey!) Lui d’un côté de l’Atlantique, moi de l’autre. Lui à l’est de l’Afrique, moi à l’ouest des Amériques. Culture, situation socio-économique, climat, langue, couleur de la peau, cuisine… Tout nous distingue et tout ça semble pourtant bien futile quand on partage une passion, quand le même feu brûle en nous. 

C’est en cherchant le sommeil, hier soir, que j’ai réalisé que la course à pied était, en réalité, la somme de toutes ces expériences, grandes et moins grandes, marquantes ou pas. C’est souvent une simple intermède lors d’une journée banale. Parfois une rencontre attendue avec des amis. Plus rarement, un moment gravé dans la mémoire, une symbiose entre le corps, l’esprit, les gens et l’environnement qui nous entoure. C’est certainement un langage commun pour des millions d’êtres humains.

En nous faisant partager son expérience à la piste, Jonathan aura enrichi la nôtre. Nous nous rappellerons tous son index qui pointe vers le sol, juste derrière lui, indiquant de ne pas nous laisser distancer. « On essaie, Jonathan, on essaie! » J’espère que nous aurons également contribué à ce qu’il vive une expérience mémorable au Canada. Il prévoit déjà revenir en mai prochain. D’ici là, j’espère que nous aurons tous un peu gagné en vitesse… et que ma fasciite plantaire aura disparu! J’avais déjà un grand respect pour les jambes des coureurs kényans, plus jamais je ne sous-estimerai la force de leurs mains! 

Safari salama**
Ben

*Travaillons ensemble, en swahili
**Bon voyage, en swahili

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