Sources d’inspiration : le poutinier marathonien qui rêve d’être champion olympique

Abdoul Aziz Kimba Djado a toujours couru plus vite que les autres. Dans son pays d’origine, le Niger, contrairement à ses amis, il était « nul au soccer » quand il était petit, sauf quand il fallait traverser le terrain à toute vitesse, balle au pied. Plus tard, l’armée nigérienne a voulu l’enrôler grâce ou à cause de ses capacités. À son arrivée au Canada, il performait sur 800 m, mais son entraîneur lui a demandé de s’aligner sur 1500 m. Il trouvait que c’était « une trop longue distance », mais ça ne l’empêchait pas de gagner. Le scénario s’est ainsi répété sur 3000 m, sur 5000 m, puis sur route sur 10 km et sur demi-marathon. En septembre dernier, il a remporté la médaille de bronze au marathon de Montréal en 2 h 31 min 18 s, sans s’entraîner comme il aurait fallu. Conquérant dans l’âme, il est convaincu qu’il peut devenir « imbattable au Québec si toutes les conditions sont réunies ». D’ailleurs, s’il est aujourd’hui un excellent athlète au niveau provincial, il est sûr d’avoir le potentiel pour réaliser des exploits et battre des records. Il rêve même de devenir champion olympique de l’épreuve du marathon en 2020 à Tokyo. Rien  que ça…

Abdoul a un grand sourire en arrivant au café où nous nous sommes donné rendez-vous, en ce matin de décembre, pour parler un peu de lui. Il est en joie parce qu’il vient de recevoir la confirmation de sa participation en septembre au célèbre marathon de Berlin. Celui qu’a remporté quatre fois consécutivement le légendaire éthiopien Haile Gebreselassie, et où le Kenyan Dennis Kimetto est parvenu à descendre sous la barre des 2 h 3 min pour la première fois de l’histoire en 2014 (2 h 2 min 57 s exactement). Le coureur nigérien, 28 ans, 1,73 m pour 54 kg, espère terminer la course en dessous de 2 h 20, ce qui lui permettrait de fracasser, d’une pierre deux coups, son record personnel et le record du Niger de la distance (2 h 25 min 5 s).

Plus jeune, Abdoul rêvait de voyager – de prendre l’avion plus exactement. Il ne soupçonnait pas que la course à pied, sa passion, serait sa bouée de secours, sa porte de sortie, son unique chance de quitter son pays, où il était selon lui en « danger de mort ». Là-dessus, l’athlète reste discret et pudique. Il n’est de toute façon pas nécessaire de connaître les détails de ce qu’il a vécu. Il suffit de garder en tête qu’il était victime de violences et qu’il ne donnait pas cher de sa peau s’il restait à Niamey, la capitale du Niger, où il a grandi et où il a fait ses premiers kilomètres pieds nus sur des chemins de terre.

Il s’est mis à courir sérieusement vers l’âge de 19 ans, en 2006. Prenant conscience de ses facilités, et surtout qu’il aimait ça, il est allé voir un professeur d’éducation physique de son établissement scolaire pour lui demander de l’entraîner en dehors des cours, mais ce dernier ne l’a pas pris au sérieux. Déterminé, il a renouvelé sa demande l’année suivante. Chaibou Gondi, un prof un peu plus à l’écoute, peut-être parce qu’il était athlète lui-même, lui a donné rendez-vous la semaine suivante. Il a voulu tester Abdoul sur 1500 m, qu’il a couru « sur une sorte de sable ». Inexpérimenté, il est parti trop vite et a terminé deuxième de cette course improvisée, à quatre longueurs du vainqueur. Frustré, il a promis qu’il gagnerait la prochaine fois. Gondi lui a rétorqué que ça prendrait du temps avant de l’emporter, que son principal adversaire était trop fort pour lui et qu’il allait devoir travailler intensément pour y parvenir. Mais la semaine suivante, Abdoul a tenu parole. Il a passé la ligne d’arrivée avec 200mètres d’avance sur le même gars. « Tu viens les mercredis, samedis et dimanches, et je vais t’entraîner », a décidé son coach sur-le-champ. 200 m d’avance sur 1500 m… méchante réaction d’orgueil!

Abdoul explique aujourd’hui qu’il ne pensait pas plus loin que le bout de son nez à l’époque. « Ce que je voulais, c’était juste courir et gagner des courses, je ne pensais à rien d’autre. Je n’étais pas capable de me projeter dans l’avenir et je ne réalisais pas que j’avais les moyens de participer à de grandes compétitions. »

Lors de sa première sortie sur une vraie piste, il a terminé deuxième du 1500 m en 4 min 29 s. Tous ses adversaires couraient avec des chaussures. Lui était en chaussettes. Il se souvient d’avoir été « super content » sur le coup, d’autant que ses résultats lui apportaient une certaine popularité et que ses amis venaient le soutenir lors de ses courses, contrairement à ses parents.

Blessure

Dans sa catégorie, Abdoul est rapidement devenu l’un des meilleurs coureurs de demi-fond de son pays. À tel point qu’il est passé sous la direction du coach de son coach. Malheureusement, il s’est tellement entraîné, sans se préserver, qu’il s’est blessé sérieusement à un tibia. « Je faisais des séries de 400 m et j’avais pris l’habitude de sprinter dès 300 m avec les coureurs de 100 m. J’y suis allé trop fort », semble-t-il encore regretter. Il a été contraint de s’arrêter. « Je n’avais ni ostéopathe, ni physiothérapeute, comme je peux avoir ici au Québec. J’ai dû attendre que ça guérisse et je n’ai plus couru pendant un an. » Une année au cours de laquelle il a complètement déprimé.

Lorsqu’il a recommencé à courir, il s’est impliqué à fond. « Je m’entraînais environ quatre heures par jour, six jours sur sept, le matin avant l’école et le soir après les cours », raconte-t-il. Ses bons résultats lui ont permis d’être sélectionné pour courir lors de la fête de la République du Niger, le 18 décembre 2009. Parmi les participants, de nombreux athlètes faisaient partie de l’armée. Ils étaient mieux entraînés et mieux nourris que les autres concurrents. Abdoul, lui, mangeait comme il pouvait. Les fruits et légumes ne faisaient même pas partie de son alimentation. Mais de toute l’équipe de Niamey, il est le seul à avoir remporté une médaille d’or, au 1500 m, sur une piste en terre battue. C’est à ce moment-là qu’il a réalisé que son rêve de voyager – et de s’éloigner de son quotidien difficile – était à sa portée. « Je me suis dit qu’avec l’athlétisme, ça pouvait arriver ».

Bon athlète, bon militaire

Le problème, c’est qu’Abdoul intéressait sérieusement les forces de l’ordre. « Là-bas, au Niger, quand tu es bon, tu deviens militaire. » Même son coach a tenté de le convaincre d’entrer dans les rangs de la Garde nationale qui le courtisait, tout comme la police et la gendarmerie. Il y a réfléchi et décidé de participer à la compétition qu’elle organisait dans le cadre d’une vague de recrutement à laquelle 1500 athlètes étaient inscrits, mais sa seule vraie motivation était de battre son ami et principal rival. « Je me souviens lui avoir dit “aujourd’hui, soit je gagne, soit je pars en ambulance” ». Tout donné, il n’avait que ça en tête. Les participants devaient courir 8 km en moins de 45 minutes. « Je ne me suis pas échauffé parce que j’étais intimidé », se rappelle-t-il. Abdoul a couru le premier 1500 m au sprint. « Mon objectif était de mettre tout de suite un écart avec mon principal adversaire, qui était quand même fort. Quand j’ai tourné la tête, je ne le voyais plus. » Il a gagné l’épreuve en 27 min. Son rival est arrivé deuxième, trois minutes plus tard.

Il a donc été recruté les doigts dans le nez par la Garde nationale en 2010, sans même avoir à passer les examens écrits. Sauf qu’il n’a pas rejoint les rangs des forces armées de la République nigérienne, se débrouillant plutôt pour décrocher un visa de trois mois au Canada et s’envoler vers le Nouveau-Brunswick et les Championnats du monde juniors de Moncton qui se tenaient en juillet. « Je me suis dit que c’était ma chance. Au Niger, j’étais en danger. Il fallait que je parte, que je fuie mes problèmes », confie-t-il très calmement.

Championnats du monde juniors de Moncton

Il a réalisé son rêve. Il a pris l’avion. Un aller simple à destination de la vie.

Abdoul n’est pas parvenu à se qualifier pour la finale du 800 m, mais c’est presque anecdotique. Il est resté deux mois à Moncton, sans ressources, un peu paumé, avant de partir pour Montréal, où il a tissé sa toile, en partie grâce aux bons soins du Réseau d’intervention auprès des personnes ayant subi la violence organisée (RIVO). Il a fait une demande d’asile social, qu’il a obtenu.

« Au début, j’étais perdu, je ne connaissais personne, je me demandais tous les matins ce que je faisais là, et il m’arrivait de me réveiller la nuit sans savoir où j’étais. J’étais démoralisé », raconte Abdoul, qui a décroché un permis de travail en février 2011. Il a été immédiatement embauché comme nettoyeur, puis comme plongeur, au célèbre restaurant montréalais La Banquise, où l’on peut venir manger une poutine 24 h sur 24. Il est aujourd’hui chef d’équipe. C’est lui qui forme tous les employés. Il est aussi très demandé en cuisine. « Abdoul, c’est l’un des meilleurs poutiniers de Montréal. Personne ne coupe les patates aussi vite et bien que lui, affirme avec fierté Marysabel Garrido, la gérante de l’institution montréalaise. C’est un type formidable en qui j’ai une confiance absolue. On est chanceux de l’avoir. Professionnellement, c’est rare d’avoir quelqu’un d’aussi flexible, qui répond toujours présent et qui est capable de travailler à n’importe quelle heure. »

Marysabel se souvient d’avoir eu un coup de cœur pour le jeune homme quand il s’est présenté au resto pour demander du travail. « J’ai tout de suite vu que c’était une belle personne, gentille, avec une belle énergie. Il était très motivé », raconte celle qui est devenue son amie avec le temps et qui le commandite via La Banquise sur certaines de ses compétitions. « Je crois en lui à 100 %. Lorsqu’il s’engage quelque part, il réussit. »

Club Saint-Laurent Select

Au club Saint-Laurent Select où le coureur à pied nigérien s’est présenté en novembre 2010 pour devenir champion, son entraîneur, Franco Di Battista, est plus mesuré. S’il croit en lui aussi, il sait que son élève n’atteindra pas ses objectifs tant qu’il ne s’entraînera pas à un rythme beaucoup plus régulier, ce qui sera impossible s’il doit assumer un travail aussi contraignant. « On fait des plans d’entraînement, Abdoul est consciencieux et sérieux, mais il ne peut pas continuer de progresser si ses horaires changent constamment comme c’est le cas présentement, argumente-t-il. Parfois, il travaille la nuit, parfois il travaille le matin, parfois il travaille la journée, son corps ne peut pas supporter ça sur la durée. »

Selon le coach, qui s’occupe d’Abdoul depuis 4 ans sur la recommandation du dépisteur de talents Daniel St-Hilaire (Bruny Surin, Nicolas Macrozonaris, Hank Palmer…), le jeune homme a besoin d’un cadre rigoureux et d’une stabilité pour devenir un athlète de très haut niveau. Il doit, par exemple, pouvoir courir 200 km les grosses semaines. « En ce moment, il est plus autour de 130/140 km ».

Mais il n’a pas le choix de travailler fort pour payer son loyer. Du moins tant qu’il n’aura pas décroché son passeport canadien. La citoyenneté le rendra admissible aux bourses attribuées aux élites des sportifs. Il sera alors en mesure de s’entraîner professionnellement, d’atteindre plus facilement ses objectifs et de gagner sa vie en courant.

2 h 15 au marathon

« Abdoul a le potentiel pour courir le marathon en 2 h 15 min, assure Franco Di Battista, celui qui l’a convaincu d’abandonner le demi-fond afin d’exploiter ses pleines capacités sur les courses de fond. Le coach du Centre Claude Robillard estime que descendre encore plus bas n’est pas impossible, mais que ce sera objectivement difficile. Quant aux ambitions olympiques de son poulain, s’il reconnaît qu’il faut se fixer des objectifs élevés pour se surpasser, il considère qu’une qualification aux JO serait déjà une énorme victoire, tant le niveau est relevé.

Celui qui attend avec impatience son passeport canadien est ceci dit très lucide concernant sa situation. Il a même hâte d’y remédier et d’organiser ses semaines en fonction de ses entraînements. Il note toutefois que même s’il doit souvent composer avec la fatigue, il n’a cessé de s’améliorer depuis qu’il suit les conseils de Di Battista. « Le coach m’a amené à toutes les compétitions. Il venait me chercher et me ramenait chez moi. Moi, ça me paraissait incroyable. Il n’était même pas de ma famille », dit-il, soulignant que ça participait évidemment à sa motivation et à son envie de se transcender durant les courses. Les résultats suivent généralement. Et avec trois marathons seulement au compteur, il n’est encore qu’un novice. Le meilleur est à venir, il en est certain. D’autant que, le moment venu, il a bien l’intention d’optimiser ses chances en allant s’entraîner durant l’hiver avec les meilleurs coureurs au Kenya.

Il a aussi appris à faire attention à lui. Il est par exemple suivi de près par l’ostéopathe Geneviève Arcand, de Saint-Basile-le-Grand. « Abdoul ne dort jamais plus de quatre ou cinq heures de suite, car il doit inclure de nombreuses heures de travail et d’entraînement pour arriver à atteindre ses objectifs, explique-t-elle. Il est très discipliné, mais il me consulte régulièrement pour l’aider à garder un équilibre de façon à ce que son corps et son être soient capables d’assumer tous ces stress, et éviter les blessures. »

Inspirant

« Abdoul est une personne exceptionnelle, s’enthousiasme Geneviève quand elle pense à son ami. Il est très courageux, travaillant et toujours souriant. Quitter le Niger et arriver seul au Québec a été un moment difficile, mais il a réussi à avancer et à persévérer en s’aidant de la course à pied qui fait partie intégrante de sa vie, a-t-elle dit. Et puis, il est généreux, toujours prêt à aider les autres même quand lui même a besoin d’aide. »

D’ailleurs, Abdoul prodigue en retour à son ostéopathe des conseils pour performer en course à pied et du soutien sur le terrain. Il se révèle apparemment un excellent coach, comme l’a confirmé sa boss à La Banquise, qui bénéficie elle aussi de ses conseils avisés.

En novembre dernier, Abdoul Aziz Kimba Djado est devenu entraîneur certifié Course à pied.ca, histoire d’avoir un pied de plus dans l’univers de la course à pied.

Pour la petite histoire, Abdoul le battant a un autre grand rêve, plus vraiment en phase avec les objectifs qu’il s’est fixés. Il aimerait « battre le record du monde du Marocain Hicham El Guerrouj sur 1500 m (3 min 26 s) ». Il ne perd rien à rêver en grand.

« Quand je cours, je vais de l’avant, j’oublie tout. La course m’a donné une deuxième vie » résume sobrement Abdoul.

Il devrait lancer le gros de sa saison 2016 lors du 120e marathon de Boston (minima de 3 h 5 min pour se qualifier) le 18 avril prochain. Il était toujours en attente de son accréditation début janvier, mais selon ses sources, il sera bien sur la ligne de départ. Et dans le cas contraire, il opterait pour le marathon de Vancouver, organisé le 1er mai.

http://www.zoomphoto.ca/event/19632/

Fiche 

Abdoul Aziz Kimba Djado
Nigérien, dans l’attente de sa citoyenneté canadienne
28 ans (né le 27 août 1987)
1,73 m / 54 kg
Spécialités : du 800 m au marathon

Références en date du 01/01/2016:

– 5 km : 15 min 20
– 10 km : 32 min 32 s
– 21,1 km : 1 h 11 min 55 s
– 42,2 km : 2 h 31 min 18 s

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Nicolas Fréret
Nicolas est journaliste, coureur, traileur et entraîneur certifié. Avec Course à pied.ca il fait le lien entre ses activités professionnelles et sportives, en mettant en lumière des personnalités inspirantes du monde de la course à pied.

2 réflexions au sujet de “Sources d’inspiration : le poutinier marathonien qui rêve d’être champion olympique”

  1. Il est tellement inspirant! Et pas du tout tête enflée avec tout ça… Une belle personne 🙂 Et c’est un beau portrait pour apprendre à mieux le connaître!

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